Mélenchon à Marseille, fin et suite ?

Article de Lisa Castelly pour Marsactu, lisible en ligne sur le site : marsactu.fr


Arrivé comme un boulet de canon pour le lancement de sa campagne législative dans la 4e circonscription, Jean-Luc Mélenchon a dû se construire, en quelques semaines, une posture et un discours adaptés à Marseille. Une rencontre pas toujours aisée entre l’homme à la parole nationale et une ville en quête d’attentions.

Jean-Luc Mélenchon en visite sur le port de Marseille. (LC)

Jean-Luc Mélenchon en visite sur le port de Marseille. (LC)

Sortie du métro Réformés, un soir d’été et de fin de campagne. Des bouts de papiers flottent au fil de la légère brise, suspendus à une corde à linge. Sur chacun d’entre eux, des passants ont inscrit leurs réflexions sur l’égalité hommes-femmes, à l’invitation de militants de la France insoumise. Tout autour, c’est l’heure de l’apéro insoumis, verres de vin et cacahuètes en main, les militants du centre-ville échangent sur la fin de cette campagne éclair de quatre semaines. Tout à coup, une bourrasque humaine emporte le petit rassemblement : Jean-Luc Mélenchon vient de faire son arrivée. Journalistes et badauds se pressent contre le candidat en quelques secondes. Une file d’attente se forme pour pouvoir poser à ses côtés. Dimanche, il saura s’il rentre à 65 ans pour la première fois à l’Assemblée nationale. L’issue du duel, face à la représentante du mouvement d’Emmanuel Macron Corinne Versini (lire son portrait), dictera son avenir politique.

En attendant, Mélenchon tente de satisfaire les multiples demandes de photo. “C’est du culte de la personnalité !”, ironise un militant qui s’est retrouvé dans la meute un peu par hasard. Dans un mouvement qui se revendique participatif et horizontal, l’arrivée du leader national dans la quatrième circonscription de Marseille a bouleversé l’organisation de ceux qui y militaient jusqu’ici. Une fois la foule dissipée, le candidat s’intéresse aux petits mots sur la corde à linge, issus du “porteur de parole”, une méthode de discussion spontanée pratiquée par les militants régulièrement. Un principe qu’il semble découvrir, avec curiosité. “C’est un vrai bonheur qu’il soit là. Enfin il y a de la lumière sur nous ! Mais ça a changé notre train-train, admet Alain, qui organise avec sa compagne des “mercredis insoumis” au cours Julien. On est passés de l’artisanat à des centaines de personnes à chaque événement, mais c’est normal. Tu ne vois pas Mélenchon essayer de convaincre 3, 4 personnes dans un dispositif de porteur de parole !”

Aux Réformés, les Insoumis organisent un “porteur de parole”, dispositif inspiré de l’éducation populaire. (LC)

Comme la plupart des Insoumis présents ce soir là, Alain a la frustration de ne pas avoir pu échanger réellement avec le candidat, mais comme tous les autres interrogés, il pardonne volontiers son agenda serré et le peu de temps qu’il a pu consacrer à la base militante locale. “Il est utilisé à tout, il est pressé comme un citron, on lui en veut pas”, résume un autre. Des membres de son équipe parisienne, installés à Marseille pour l’occasion, ont joué les intermédiaires au quotidien. Un peu secoués par le rythme d’une campagne d’ampleur nationale, les Insoumis marseillais, en ont pris leur parti

“Je ne viens pas pour m’occuper de vos poubelles”

Depuis l’annonce de son arrivée un matin à la radio, Jean-Luc Mélenchon a bousculé les habitudes des Insoumis marseillais, en même temps qu’il prenait la place des candidats investis, Gérald Souchet et Aurelia Fernandes. Il est arrivé avec tout son parcours politique, marqué par l’histoire et les traditions de la République. “Il a été formaté par les institutions, ce qui est particulièrement lié à son passage au gouvernement”, note Marie Batoux, conseillère des 2e et 3e arrondissements et ancienne membre du bureau national du parti de gauche. Les visites au préfet, à Jean-Claude Gaudin ou à la maire de secteur, Lisette Narducci, dès son arrivée ont fait toussoter plus d’un militant. Si son entourage s’en défend, il rencontre ainsi ce jour-là deux des meilleurs ennemis de Patrick Mennucci, son adversaire socialiste.

Lui se défend de tout calcul et préfère parler de visites de courtoisie. Avec le maire de Marseille qui pour lui incarne “plus qu’un homme de droite”, l’étiquette de sénateur les lie. Il lui a assuré qu’il ne débarquait pas pour juger des affaires municipales. “Je ne viens pas pour m’occuper de vos poubelles”, aurait-il affirmé dans le bureau du maire. Lui serait un député de la nation, “partout chez lui en France”, et pourquoi pas à Marseille, “une ville qui ne parle plus à la France”, insiste-t-il se posant ainsi en porte-voix exogène. À ceux qui l’interrogent sur ses parachutages récurrents, il resservira à l’envi son arrivée à Marseille depuis Tanger en bateau. “Nous sommes tous des parachutés”, sont invités à scander les militants dans ses rassemblements.

Cette justification devait aussi servir à s’extraire des questions purement locales. Il tombe une fois dans la carte postale un poil grotesque en proposant une bouillabaisse à Patrick Mennucci, sortant socialiste et victime collatérale. Lequel ne manquera pas de renvoyer le plat à la figure de celui qui veut “remplacer le PS”. Ses visites sont surmédiatisées et donnent parfois un caractère suspendu à son périple. Son passage au marché de Noailles le montre assailli par les demandes de selfies et d’autographes, coincés entre les caméras, sans possibilité de discussions réelles avec les habitants. L’homme dit détester l’exercice, symbole d’une forme d’intimité volée, mais s’y prête volontiers avant de filer prendre un taxi, une part de pizza de chez Charly à la main.

Aux Réformés, une file d’attente se forme pour poser avec le candidat. (LC)

Dans ce parcours, il consulte les locaux mais impose son agenda, entouré d’une petite équipe qui l’a suivi dans ce nouveau combat : attachée de presse, community manager, photographe, coordinateurs de la mobilisation et conseiller politique. Ce dernier, Bernard Pignerol, qui se présente parfois sous pseudo, est l’ancien président de la commission des conflits du PS qui a eu à gérer bon nombre de cas marseillais. Selon l’équipe de Patrick Mennucci, en cas de victoire lors des municipales 2014, le conseiller d’État était même promis à la direction générale des services de la Ville de Marseille. “Ça permet d’éviter les chausse-trappes”, sourit un militant. “Nous avons incité Jean-Luc Mélenchon à ne pas rentrer dans le marigot”, insiste sa suppléante Sophie Camard.

“Il s’est pris la réalité sociale et politique de Marseille en pleine gueule”

À ne pas vouloir s’y mouiller, sa campagne en vient à donner une impression de surplomb. Entouré de smartphones, le candidat ne voit pas grand chose de Marseille et le timing serré de la campagne y contribue. Trois jours par semaine, il reprend son costume de porte-parole national du mouvement pour soutenir des candidats partout en France avant de revenir dans ce qui pourrait devenir dimanche 18 juin sa circonscription. Mais son discours national, centré sur la riposte à Emmanuel Macron et ses ordonnances pour réformer le code du travail, ne suffit pas à faire résonner sa campagne locale. “On paie le contre-coup du clientélisme, affirme-t-il. On me demande un logement, un emploi alors que député, on ne peut rien faire pour des situations individuelles. Je me présente pour être le représentant de la nation, pas élu local. Les gens ont été tellement habitués à ce qu’on leur promette tout et n’importe quoi qu’il est difficile de faire entendre un programme national, force est de le constater.” Traduit par Sophie Camard, “il s’est pris la réalité sociale et politique de Marseille en pleine gueule”.

Alors, Jean-Luc Mélenchon, “qui apprend vite”, jure-t-on, va parler de Marseille, telle qu’il la comprend. Il est nourri par les notes que lui font passer les locaux et son équipe, s’aide aussi de quelques lectures. Des dîners et des rencontres thématiques lui permettent d’approfondir certains sujets. Sophie Camard, ex d’EELV lui fait rencontrer militants et sympathisants écolos, acteurs engagés de la cité. Le psychanalyste médiatique et auteur d’un documentaire sur son engagement politique Gérard Miller organise une rencontre sur la culture. Au bout de deux semaines de campagne, le candidat invite aussi la presse locale à un déjeuner informel dans un restaurant du Vieux-Port, probablement en vue d’apaiser ses relations avec des médias qui ont tendance à ne voir en lui qu’un parachuté. Au final, le néo-arrivant n’échappe pas à quelques clichés mais ne manque jamais d’ajouter un avertissement : “Je ne vais pas vous dire que je connais tout de cette ville, ce serait mentir.” Mais à chaque fois, il va prendre soin de glisser les quelques phrases à même de parler à ses interlocuteurs et plus généralement aux électeurs de gauche.

Le regard vers la mer

Vendredi 2 juin au matin, moment symbolique de son intégration express au territoire marseillais, Jean-Luc Mélenchon visite le port, escorté par la CGT. Une semaine auparavant, interrogé sur sa connaissance de la ville, il se défendait justement ainsi : “Le port, je peux vous en parler pendant des heures”. Cette visite, suivie par une bonne vingtaine de journalistes, est donc l’occasion d’en donner l’illustration. Dos à la gigantesque forme 10, l’ancien candidat à la présidentielle glisse dans sa conversation avec les syndicalistes des points de son programme pour l’économie de la mer, principal levier de la relance qu’il défend. Il évoque à plusieurs reprises le projet d’un lycée des métiers de la mer, dont il a lancé l’idée à l’époque où il était ministre délégué à l’enseignement professionnel. “Il y a 16 ans que je suis venu pour en parler, et il ne s’est rien passé depuis, peste-t-il pour mieux pointer les failles des politiques locaux. “On a ici une impression de désinvolture”, lâche-t-il, “personne ne s’en soucie”, ou encore “y a pas besoin d’être un grand stratège pour voir que quand on a la mer comme ça…” pour finir sur “que de bêtise, que d’abandon”.

La mer est ce qui capte l’attention de Jean-Luc Mélenchon à Marseille. “C’est de ce côté-là que je regarde, je suis en situation de complicité, confie l’enfant de Tanger, l’œil brillant dirigé vers les baies vitrées du J1. Après plus trois heures de visite, dont 30 minutes passées en huis clos avec les membres du syndicat, le leader de la France insoumise renonce aux grands discours. “C’est beaucoup de choses à intégrer pour moi, c’est un peu écrasant. Ça peut paraître évident mais ça ne l’est pas”, reconnaît-il en pointant l’expertise des ouvriers “amoureux” de leur port. Au passage, il reprend leur idée d’un centre de formation installé dans le hangar situé à l’extrémité du port. Jean-Luc Mélenchon est “une éponge“, dit-on dans son entourage. Parfois, son empathie vire à l’effet miroir, modelant habilement son discours à ses interlocuteurs.

Marseille “capitale de l’auto-organisation”

À Félix-Pyat le 4 juin, Jean-Luc Mélenchon, après avoir subi des jets d’œufs qui le dissuaderont de visiter la cité, explique avoir été marqué par sa rencontre avec un collectif de parents d’élèves du 3e arrondissement : “Je viens ici, je suis allé à la Belle-de-Mai. Je vois des choses dans ces quartiers que je n’ai jamais vues ailleurs. Il y a des quartiers en marge avec des milliers de gens qui vivent dedans. C’est 10 fois, 20 fois pire que ce que j’ai vu ailleurs en France. C’est l’état d’abandon de ces quartiers, ce qu’on me dit sur les écoles aussi, qui m’a frappé.” Quelques heures plus tard, Jean-Luc Mélenchon, qui sait adapter son discours aux quartiers et aux électeurs rencontrés, lance sur le Cours Julien : “Je veux faire de Marseille la capitale de l’auto-organisation, de l’auto-enseignement, de l’auto-construction.”

Derrière la formule de tribun, quelle place y prendra-t-il ? Réussira-t-il à faire de Marseille le “cratère” d’une société française éruptive, l’épicentre d’un mouvement social nouveau comme il le revendique ? Avec au mieux un ou deux députés marseillais élus dimanche soir, la ville ne sera en tout cas pas le repaire d’un futur groupe parlementaire. La tête de pont elle-même n’a pas fait recette dans la 4e circonscription. Jean-Mélenchon est certes en tête avec 34 % mais depuis la présidentielle, il y a perdu 7500 voix sur 16 000 et 5 points en pourcentage des exprimés. Sa présence n’a pas empêché la démobilisation et une abstention à 58 %, nourrie dans les quartiers populaires qu’il entend séduire.

“Si y a Sarah ou pas, ça change tout”, s’inquiétait-il d’ailleurs au soir du premier tour, en attendant le résultat définitif de Sarah Soilihi, finalement éliminée dans la 3e circonscription où le FN est arrivé en tête. Mélenchon tenait beaucoup à ce symbole dans les quartiers Nord. Après s’en être tenu à un “pas une voix pour Marine Le Pen” au second tour de la présidentielle, il voulait faire de sa porte-parole le meilleur argument du barrage au FN et prouver que la France insoumise pouvait porter les combats des quartiers populaires et faire reculer l’extrême-droite.

“Ça reste un score inédit pour nous. Sa présence a donné un coup de pied dans la fourmilière. Maintenant il faut construire une dynamique citoyenne forte pour prendre la Ville en 2020”, expose Marie Batoux. Kévin Vacher, sociologue et ancien militant du Nouveau parti anticapitaliste abonde : “Tout le monde est un peu dans le brouillard pour savoir qui va succéder à Gaudin. Mennucci viré, Jibrayel viré. Au PS, il ne reste plus que Ghali qui pose problème (sic). Il y a un espace, encore plus depuis la défaite d’Yves Moraine. Ce n’est pas Jean-Luc Mélenchon qui crée cet espace mais il nous permet de le prendre.”

Au soir du premier tour, Jean-Luc Mélenchon répond aux médias. (LC)

Effet bulldozer sur la politique locale

Élu ou pas, la sphère politique marseillaise ne donne pas cher des jours marseillais de Jean-Luc Mélenchon et dénonce le chaos électoral provoqué par son arrivée. “Il a assuré son élection, pour partir le 19 juin au matin à Paris”, raille le suppléant de la candidate LR, Gérard Chenoz. “La France insoumise a passé son temps à construire des frontières très étanches, qui ne leur permettent pas d’en sortir”, tance de son côté le chef du groupe socialiste au conseil municipal Benoît Payan, pour qui le mouvement, enfermé dans un “isolationnisme”, ne sera pas à même de prendre possession de l’espace laissé par la débâcle du PS marseillais.

Après avoir été éjecté de son siège dès le premier tour, Patrick Mennucci, qui n’a pas donné de consigne de vote pour le second tour entre la France insoumise et En marche, abonde sur la personnalité de Mélenchon. “Alors que son score à l’élection présidentielle aurait dû le conduire à être l’architecte de la gauche du 21e siècle, son sectarisme, son égocentrisme, sa volonté hégémonique l’en ont empêché. J’ai maintenant une certitude : nous ne pourrons pas construire la gauche de demain avec Jean-Luc Mélenchon. Il en est même un frein et un obstacle”, lâche-t-il dans un communiqué.Du côté des communistes locaux aussi, l’effet bulldozer de l’Insoumis parachuté laissera des traces, alors que dans la 7e circonscription, les scores cumulés du PCF et du candidat Insoumis, partis séparément, auraient pu permettre de passer la barre du premier tour, voire plus.

Candidat avant d’être délogé par Mélenchon, Gérald Souchet a aussi gardé une part d’amertume, tant sur cette arrivée brutale que sur sa manière de faire campagne : “Est-ce que la seule présence de Jean-Luc va suffire à faire rester les gens ? Ou est-ce qu’avec la dépression post-campagne les gens vont rentrer chez eux ? Lui-même on ne sait pas très bien son objectif. Avoir un local, ou rester à Paris, se disputer avec Pierre Laurent ?” Mélenchon corrige : Il va falloir que les Marseillais s’habituent à ce que je parle depuis Marseille à la France”. “On réfléchit à ce qu’il refasse des prise de parole dans la rue de temps en temps”, esquisse Marie Batoux.

Un air de déjà-vu

“Avant d’accepter de m’engager à ses côtés, j’ai obtenu des garanties pour la suite sur l’existence d’un siège ici de la France insoumise, sur des moyens”, assure pour sa part Sophie Camard. Pour cette économiste et ancienne chef de file de la Région coopérative, l’alliance EELV-Front de gauche des dernières régionales, “il y a un double enjeu : il faut parler à la petite classe moyenne intellectuelle qui est certes moins forte qu’ailleurs mais qui existe et n’a pas de représentation politique et construire les modalités d’un schéma d’alliance intellectuelle entre ceux-ci et les classes populaires. Pour cela, dès le 19 juin, il faut commencer la structuration de cette énergie.”

Formulé ainsi, le défi rappelle largement la tentative initiée, après d’autres du même acabit, autour de Pape Diouf aux municipales 2014, à laquelle participait Sophie Camard. Des militants issus de plusieurs familles de la gauche, dont de nombreux acteurs de la vie associative, intellectuelle et culturelle, s’étaient unis autour de l’ancien président de l’OM. À l’arrivée, la liste Changer la donne récoltera 5,6 % des suffrages sur la ville, avant de péricliter malgré quelques déclarations contraires. Malgré les divergences de vue – sur l’Europe, sur la vision jacobine des institutions… – beaucoup pensent avoir enfin trouvé le véhicule à même de propulser cette dynamique.

Ce même enjeu se posera crûment – et pas qu’à Marseille – pour un mouvement créé dans la seule perspective des échéances électorales de cette année, jusqu’alors fédéré par un but et un chef communs. Celui-ci a pour l’heure ménagé des espaces à des cultures politiques très diverses qui vont bien devoir trouver un modus operandi qui aille au-delà de la cohabitation. Mais avant ce chantier de taille, un échec au scrutin de dimanche verrait très certainement Jean-Luc Mélenchon regagner Paris, et laisser la gauche locale à son champ de ruines.

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