[Portrait] Jean Cristofol, un maire visionnaire de Marseille

Article de Catherine Walgenwitz, pour La Marseillaise, à lire en ligne sur lamarseillaise.fr


Tout au long de l’été, « La Marseillaise » tire le portrait de personnalités engagées qui ont marqué leur époque. Jean Cristofol, ce petit paysan catalan, employé des douanes et militant syndical, sera le premier maire communiste de Marseille de 1946 à 1947.

« La nouvelle a frappé Marseille de douleur. Se répandant immédiatement dans les entreprises, les chantiers, les bureaux, les quartiers, elle y provoqua une immense émotion, la pure et profonde émotion que suscite la perte d’un être cher qui, la santé altérée par des années passées dans les geôles de Vichy, refusait néanmoins de se ménager car les travailleurs, les démocrates ont sans cesse besoin de l’ardent concours de tels hommes. »

Au lendemain de sa mort, le 21 novembre 1957, le quotidien La Marseillaise annonce la disparition, à l’âge de 56 ans, de Jean Cristofol. La foule se presse aux obsèques de celui qui fut le premier maire communiste de Marseille (décembre 1946 à octobre 1947). Les hommages affluent de toutes parts, car l’homme n’est pas seulement populaire, il a marqué la grande période de reconstruction de la cité phocéenne. Une ville ravagée, déchirée par la guerre et l’Occupation, aux finances exsangues, à la réputation sulfureuse. Une ville à la situation jugée désespérante.

En 1936, dans son rapport du VIIIe congrès du Parti communiste français (22-25 janvier 1936), Maurice Thorez oppose une autre vision de la cité phocéenne. « On nous dit Marseille c’est le Chicago français, le port entraîne l’existence de toute une pourriture qui gangrène jusqu’à la classe ouvrière. Nous n’étions pas du même avis. » Marseille est une ville dont le prolétariat a été constamment aux premiers rangs de la lutte anti-fasciste, une ville où on y manifeste par dizaines de milliers à différentes reprises. Où les dockers ont mené de grandes grèves victorieuses. 1936, c’est aussi l’année du Front populaire et de l’élection, le 26 avril, du député communiste Jean Cristofol. Mandat qu’il occupera jusqu’à sa mort en 1957. Aux côtés de François Billoux, il participe à la campagne « Marseille propre » contre les gangsters, maîtres avec Sabiani de la mairie de Marseille, battu, il finira dans la Collaboration.

Déchu de son mandat et condamné le 3 avril 1940 par le tribunal militaire de Paris à 5 ans de prison, Jean Cristofol est incarcéré à la prison d’Alger. Libéré par les Alliés en 1943, il participe à la refonte du Parti communiste algérien et au journal Liberté. Le 15 août 1944, en compagnie de De Lattre de Tassigny, il débarque à Saint-Tropez. De retour à Marseille, en pleine insurrection de la ville, il prend la tête du Comité régional de libération et des journaux Rouge Midi, puis La Marseillaise.

Les débuts de la reconstruction de Marseille

Nommé conseiller municipal de Marseille en août 1944, il est élu à cette fonction lors des municipales de 1945, puis, en octobre de cette même année, après la démission de Gaston Defferre, il prend la présidence du conseil municipal.

Après la suppression du régime spécial de Marseille, de nouvelles élections municipales se déroulent en décembre 1946 à l’issue desquelles Jean Cristofol est élu maire de la ville, fonction qu’il occupe jusqu’aux élections d’octobre 1947, au bout de huit ans de tutelle administrative.

Pendant les deux ans relativement courts qu’il administre la ville, Jean Cristofol lance de grands chantiers de reconstruction, en faisant appel aux travailleurs bénévoles. Il rassemble toutes les forces pour faire renaître Marseille. Il donne les premiers coups de pioche des travaux de reconstruction du Vieux-Port. Débute avec sa municipalité les chantiers de Saint-Just et de l’Estaque-Riaux. Lance les premières lignes de trolleybus et autobus. Il fit accepter par la Ville le projet d’édification de la Cité radieuse par Le Corbusier.

Dans une conjoncture nationale et internationale difficile, aux élections municipales de 1947, la liste du RPF conduite par Michel Carlini devance celle conduite par Jean Cristofol d’1% (27,7%). L’élu communiste ne passera pas la barre du second tour et sera écarté de la mairie par le refus d’union de Gaston Defferre.

​Robert Vigouroux, le maire qui voulait « soigner Marseille comme on soigne une tumeur au cerveau »

Article de Robin Gabaston pour Marianne, à lire en ligne sur marianne.net


Robert Vigouroux, sénateur et maire de Marseille de 1986 à 1995, est décédé ce week-end du 9 juillet à l’âge de 94 ans. Michel Peraldi*, sociologue et co-auteur de Gouverner Marseille, enquête sur les mondes politiques marseillais revient pour Marianne sur le mandat de ce neurochirurgien reconnu, qui a succédé de manière surprenante à Gaston Defferre dont il était proche. Sa candidature dissidente aux municipales en 1989 lui coûtera sa carte au Parti socialiste. En 1995, Robert Vigoureoux sera dans l’impossibilité politique de se représenter et verra Jean-Claude Gaudin, l’actuel édile LR, lui succéder. Entre Defferre et Gaudin, ces deux barons locaux, il fera bien plus qu’assurer la transition.

Marianne : À la mort de Gaston Defferre, comment se passe la nomination de Robert Vigouroux à la mairie de Marseille ?

Michel Peraldi : Robert Vigouroux a été le maire des réseaux parisiens, de Mitterrand, d’Edmonde Charles-Roux (journaliste, romancière et veuve de Defferre, décédée en 2016, ndlr). Il est choisi un peu par défaut par une série de gens qui avaient conscience que le système politique local était au bout de ses possibilités, que la ville entrait dans une crise économique et sociale et qu’il fallait une alternative. Les politiques locaux étaient incapables d’assumer cela.

Il est celui qui a permis à l’Etat de revenir à Marseille, qui en avait besoin. Lorsqu’il disait qu’il était le maire d’Euroméd (Euroméditerranée, projet d’urbanisme du quartier de la Joliette lancé officiellement en 1995 et financé par les collectivités dont l’Union Européenne et l’Etat, ndlr), il avait raison et illustre parfaitement ce fait. Ce projet est celui de l’Etat.

Il a été un maire de consensus à une époque où il y en avait besoin.

Comment s’impose-t-il dans le contexte politique local pour devenir plus qu’un maire intérimaire ?

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Il a probablement été un grand maire de consensus. Dans l’histoire de la ville, il est le seul qui ait remporté tous les secteurs à une élection municipale (en 1989). Il est arrivé à transcender les notabilités locales.

Il avait pour lui un petit groupe de socialistes un peu usés par le système, peut-être aussi une partie de la droite qui en a profité pour se reconstruire sous son mandat. Il bénéficiait aussi des appuis de l’Etat et de toute une partie de la fonction publique. Pendant quelques années, toutes les administrations sur Marseille lui ont été très favorables.

C’était un maire très rationaliste, technocrate. Il filait souvent la métaphore médicale qui plaisait aux technocrates. Il déclarait: « Je vais soigner Marseille comme on soigne une tumeur au cerveau ». Il a été un maire de consensus à une époque où il y en avait besoin.

Defferre s’appuyait sur des réseaux clientélistes forts, comment Vigouroux se positionnait vis-à-vis d’eux ?

Robert Vigouroux était très lucide sur le fait que ces réseaux étaient le problème et il est passé par dessus en s’entourant de déçus du clientélisme. Ces gens là ont été pris dans l’illusion de penser qu’on pouvait bâtir une alternance technocratique, transparente et efficace au clientélisme.

Il s’est donc appuyé sur des réseaux nationaux. Sa campagne électorale de 1989 le montre. Edmonde Charles-Roux a orchestré une mobilisation nationale qui lui a permis de se donner une stature qu’il n’avait pas au niveau local.

Dans son bilan, on compte de grands projets comme le lancement d’Euroméditerranée, la création de la première métropole (Marseille-Provence Métropole). Que reste-t-il d’autre aujourd’hui ?

On lui doit la reconquête de l’espace public sur Marseille et le retour de l’Etat, qui avait quasiment disparu comme investisseur. Par exemple, sans lui, il n’y aurait pas un parking dans le centre-ville. Pour en faire à Marseille il faut soit les imposer par la force, soit négocier pendant 15 ans. Vigouroux a aussi commencé le travail de libération de l’espace sur le vieux Port dont on voit le bout aujourd’hui.

Plus contemporain, on a le Mucem, né de la volonté de l’Etat. Gaudin l’a géré mais Vigouroux l’a orchestré, comme Euroméditerranée d’ailleurs. Quand il disait que Gaudin reprenait tous ses dossiers, il avait absolument raison. C’est cependant plus l’Etat qui a fait, que Vigouroux lui-même.

Enfin, si à un moment Marseille a été une ville culturelle, c’est à lui qu’on le doit. Christian Poitevin, son adjoint à la culture, avait les mains libres et son soutien pour agir. Le couple a déclenché le peu de politique culturelle qu’il y a eu à Marseille en 60 ans. La friche de la Belle de Mai, c’est Poitevin par exemple.

« Vigouroux faisait beaucoup de technocratie et peu de théâtre. Il l’a payé »

Vous dites dans votre livre Gouverner Marseille que Vigouroux a voulu administrer sa ville en s’appuyant sur des techniciens et la société civile mais « avait fini par exaspérer tout le monde ». Vous le qualifiez même d’« ennemi de la scène politique locale »…

Ses qualités sont devenues des défauts. Il était tellement sûr de lui et de sa rationalité aménageuse qu’il n’écoutait personne. Il dédaignait et méprisait les notables locaux, les vieux caciques. En plus, il ne faisait aucun effort pour parler en public, faire des discours, dans une ville où il faut un coté théâtral pour exister politiquement. Sur ce plan, il était nullissime. Il faisait beaucoup de technocratie et peu de théâtre. Il l’a payé. En fait, il était l’antithèse complète d’un Gaudin.

Pourquoi ne se représente-t-il pas en 1995 ?

En 1995, il est fini politiquement. Pendant son mandat, la droite s’est reconstituée, Gaudin a récupéré les réseaux de Defferre.

Peut-on s’attendre à l’émergence d’une figure dans le style de Robert Vigouroux d’ici aux élections municipales de 2020 et la succession attendue de Jean-Claude Gaudin ?

C’est impossible à prévoir, il y a une telle conjonction de facteurs. Gaudin est aujourd’hui dans la position où était Defferre. Celle du maire qui refuse de se donner un héritier. Les gens comme eux ne conçoivent pas de se nommer un successeur, ce sont des chefs de bande qui prennent le pouvoir.

« Gaudin qui soutient Muselier, c’est un pendaison »

Pourtant, Renaud Muselier (président LR de la région PACA) est annoncé avec cette casquette d’héritier de Gaudin…

Il va soutenir Muselier de façon à lui mettre 2 kg de peaux de bananes dans les pattes. Ce n’est plus un soutien c’est une pendaison. Les gens comme lui sont des loups solitaires, ils arrivent au pouvoir et veulent y mourir. Gaudin m’a déjà dit qu’il rêvait de mourir assis derrière son fauteuil à la mairie. Il rêve de pousser le mimétisme avec Defferre à ce point.

Pour la succession, les choses dépendront de l’Etat, exactement comme après Defferre. C’est l’acteur politique clé de la ville, le premier employeur, aménageur et promoteur. Cela pourrait aussi dépendre de la métropole (Aix-Marseille Provence, née en 2014 de la fusion de 6 métropoles des Bouches-du-Rhône, ndlr) mais pour l’instant, elle n’a pas d’existence politique, seulement institutionnelle.

*Michel Peraldi, sociologue, directeur de recherche au CADIS, CNRS/EHESS, est co-auteur de « Gouverner Marseille, Enquête sur les mondes politiques marseillais » (La Découverte, 2005) et « Sociologie de Marseille (La Découverte, 2015).